18.12.2009

Sommet de Copenhague: espoir et désespoir en sursis

[1]L’histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies (Alexis de TOCQUEVILLE). 

 

Copenhague.jpgLa thématique environnementale s’inscrit dans une dynamique dont les principales problématiques sont au nombre de quatre. L’une d’entre elle, le dérèglement climatique[2], a mobilisé l’essentiel de l’attention médiatique portée sur le Sommet de Copenhague, au point d’en constituer la toile de fond. Les travaux de la conférence ayant pris fin, deux questions, incontournables, se posent et s’imposent. Premièrement: quel bilan pouvons-nous faire ? Deuxièmement: quelles perspectives d’avenir sommes-nous en droit de dresser ? Continuons…

Derrière l’aspect officiel de son ordre du jour, la « sécurité environnementale », le Sommet de Copenhague s’impose d’ores et déjà dans les annales comme une invitation à repenser les notions indissociables et interdépendantes que demeurent: la culture d’entreprise, la société de consommation et l’économie de marché. Pour le reste, se risquer à une appréciation d’ensemble, c’est se résigner à un constat ainsi résumé: ni échec cuisant et traumatisant, ni succès franc et massif. Telle est en somme la vague impression de flottement et de perplexité que laisse le Sommet de Copenhague, auquel a été assignée la mission de trouver des ébauches de solutions aux pesantes et pressantes menaces climatiques. Maintenant plus que jamais, beaucoup éprouvent l’étrange sentiment de n’avoir eu comme alternatives que le choix, peu gratifiant, entre « un verre à moitié plein » et « un verre à moitié vide »: tout un programme qui, à s’y méprendre, rappelle ce moteur dont la marque de fabrique est de turbiner autant à plein régime que dans le vide. A méditer…

A défaut d’être un succès, ce qui n’est pas en soi la chose la plus grave, le Sommet de Copenhague a ceci de préoccupant qu’il est, bien pire qu’un échec, une… impasse. Soit dit en passant, la notion d’échec mérite toujours d’être nuancée et relativisée, à partir du moment où la plupart des succès dont nous pouvons nous prévaloir se nourrissent des enseignements, majeurs, tirés des… échecs. Un peu comme ces balles qui rebondissent, non pas à la faveur d’un quelconque flottement, mais plutôt en… heurtant le sol avec… violence. Comprenons: Ne rebondissent souvent que ceux, instruits par leurs échecs, qui font l’amère expérience de la plus extrême violence… De ce point de vue, incapable d’un quelconque sursaut en réponse à ce qui s’apparente à un sursis, la communauté dite internationale n’a pu « se faire violence », autrement que par une prise de conscience limitée à des intérêts régionaux et nationaux, voire locaux. Or, autant le rappeler quitte à le marteler, l’enjeu des questions en suspens est de nature globale et mondiale. Aussi s’agit-il, non pas de « penser localement dans le dessein d’agir globalement », mais plutôt de prendre l’initiative, nécessaire et salutaire, de « penser globalement dans la perspective d’agir localement »…

Erreur fatale méritant largement qu’on s’y attarde, la communauté internationale, appelons-la ainsi faute de mieux, s’est trop focalisée, au risque de s’y engouffrer, sur la « réduction des émissions de gaz à effet de serre », concept pour le moins vague[3] et plutôt flou, en grande partie à l’origine de l’impasse sur laquelle a débouché le Sommet de Copenhague. Du coup, nombre de protagonistes ont tout simplement oublié, nuance de taille à relever, que le principal défi réside, non seulement dans une « réduction en tant que telle », que nous devons certes appeler de nos vœux, mais également, et même surtout, « dans la répartition équitable des efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre »… D’où l’incontournable nécessité de prendre en compte, ce à quoi le Sommet de Copenhague a manifestement… failli, le contexte historique et politique, écologique et économique, ainsi qu’environnemental et social, inhérent aux différentes forces ou entités en présence. Entre nous, question cruciale: Quel sens, quelle cohérence, quelle pertinence, peut-il bien y avoir à exiger des Etats-Unis et du Burkina Faso que l’un et l’autre pays, si différents l’un de l’autre, s’engagent pour tel objectif chiffré de réduction, indépendamment de la spécificité, de la multiplicité et de la complexité des contextes évoqués à l’instant ? Souvenons-nous en, et c’est ici un enseignement à tirer du romancier Jules RENARD: Il n’est pas interdit d’avoir des idées arrêtées, à condition que ce ne soit pas toujours au même endroit 

Quoi d’autre ?

Quelle qu’en soit la nature, tout problème est déjà en soi une suggestion de solution, ainsi se résume la note d’optimisme dont on pouvait légitimement se prévaloir à la veille du Sommet de Copenhague, événement censé marquer un tournant historique. Pourtant, constat plutôt amer, le résultat final semble manquer de consistance et de substance. Toujours est-il que, à y regarder de plus près, l’impasse à laquelle la communauté internationale a abouti était prévisible, raison pour laquelle je m’en suis inquiété dans deux articles[4].

Le moins que l’on puisse en dire, c’est que l’événement, tant attendu et autant médiatisé, nous a comme gratifié – c’est peu dire – d’un bien triste spectacle. A grand renfort de tripatouillages et de cafouillages tous plus tarabiscotés les uns que les autres, cette comédie de mœurs et de caractères a mis en scène des personnages d’accord sur à peu près rien du tout, à l’exception notoire de leurs… désaccords.

Rappelons-le avec cette force et cette intransigeance qui puisent leur autorité dans leur légitimité, et je ne suis pas prêt à m’en lasser: le constat est amer, donc interpellant, pour ne pas dire… alarmant. Une fois de plus, la communauté dite internationale (je ne sais pas toujours ce que ça veut bien dire) a manqué un rendez-vous des plus importants avec l’histoire. Incapables de bannir « le droit à la différence » revendiqué par les uns et de proscrire « la différence des droits » plébiscitée par les autres, les leaders de la planète ont pris le risque, actuellement plus croissant que jamais, de faire miroiter le couteau de la discorde et du désaccord au soleil du réchauffement climatique. Du coup, dans la foulée, ce sont des générations entières qui, par-delà des frontières moins écologiques que géographiques, s’exposent désormais, non pas à être portées par l’histoire, mais plutôt à être… emportées par l’histoire.

Les yeux rivés sur des mécanismes de tarification et de taxation, peut-être avons-nous tout simplement perdu de vue l’essentiel. Où que nous soyons, maintenant plus que jamais, cet « essentiel » prend appui sur un certain nombre de faits probants. Lesquels ?

Tout d’abord, nombreux sont ceux, réputés riches ou sur le point de le devenir, qui ont fait le choix, irresponsable et peu solidaire, de dynamiser leur économie, au risque de dynamiter l’écologie de notre planète. Ensuite, circonstance aggravante, nous, riches et moins riches confondus, avons collectivement oublié qu’on n’impose pas les lois aux hommes, et pour cause: ce sont les hommes qui s’imposent des lois. Et, histoire d’enfoncer davantage le clou, quand bien même la justice existe, ce ne sont ni les hommes ni leurs lois qui la rendent, mais plutôt les… faits. A tel point que la justice, référence à Benjamin DISRAELI[5], n’est rien d’autre que, à l’exemple de la sécurité environnementale, de la « vérité en action ». Comme qui dirait, nous avons le droit d’avoir des idées arrêtées – nouvelle sollicitation de Jules RENARD, il s’agit ici d’un rappel -, à condition que ce ne soit pas toujours au même endroit…

Nous voici à présent au tournant, à un tournant: je me garderai toutefois de dire « à la croisée des chemins », et pour cause… Ainsi donc se présente le Sommet de Copenhague: pas vraiment un succès ni du reste un échec, pas davantage une bouée de sauvetage ni une quelconque bouffée d’oxygène face aux périls qui, chaque jour un peu plus, se devinent et surtout se dessinent. Et je serai même tenté d’ajouter, au risque de me répéter: plutôt une… impasse, en précisant toutefois une impasse dans laquelle s’enlisent, pêle-mêle, des analyses pointilleuses et des expertises pointues, ainsi que des pistes de réflexion d’où se dégagent, tant bien que mal, des mises en perspective, des questionnements…

En somme, voilà ce à quoi nous avons eu droit: un bilan globalement mitigé... Ce qui, à en croire le dramaturge Samuel BECKETT, ne dispense pas du droit ni du devoir de… se tromper, pour peu que l’on se trompe un tout petit peu mieux la prochaine fois[6]. Tel est probablement le prix de ce qui, indépendamment des notions (plutôt) étriquées d’échec et de succès, fonde ce que l’on appelle le… progrès.

Dès lors que nous sommes en sursis, inutile de dire que l’heure, fatidique, du sursaut a… sonné. Cependant, à force de nous accrocher à des considérations superficielles et à des vérités de surface, nous avons refusé de voir les choses et leurs causes en profondeur, renonçant par ce choix à nous investir dans l’abolition, pourtant salutaire et nécessaire, des frontières, y compris – je serai même tenté d’ajouter « surtout » - en matière de sécurité environnementale. Au risque de compromettre, non seulement la santé publique, mais également l’intégration et la cohésion sociales, c’est-à-dire la paix, la sécurité et la stabilité à une échelle mondiale. Ce qui, nous pouvons d’ores et déjà en convenir, ne semble pas être de bon augure pour nos légitimes perspectives de développement durable et équitable.

L’affaire est entendue: en aucun cas l’Histoire ne doit s’ériger en Tribunal. Toujours est-il que notre Histoire n’en constitue pas moins cette Tribune idéale du haut de laquelle nous pouvons assister, mi-amusés mi-indignés, à la tragi-comédie humaine. De ce point de vue, grande est actuellement ma crainte que nous n’ayons tout simplement donné raison à un certain HEGEL, philosophe plutôt dangereux dont je ne souscris pas spécialement à certaines idées, mais penseur dont le Sommet de Copenhague semble avoir accrédité certaines thèses. Notamment celle, troublante de vérité, selon laquelle: Nous apprenons de l’Histoire que les hommes n’apprennent rien de… l’Histoire. D’où, probablement, leurs nombreuses erreurs, ainsi que les horreurs qui en résultent. D’où, aussi, nombre d’errements et d’égarements. Affaire à suivre…

 

Michel ODIKA, le 18 décembre 2009



[1]. On notera également avec intérêt et attention que cet auteur a écrit: L'histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellectuel ait élaboré. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs...

 

[2]. Les trois autres problématiques sont: la gestion des déchets, la lutte contre la pollution, ainsi que la protection et la préservation de la biodiversité et des écosystèmes.

 

[3]. Perspective peu réjouissante, dès lors que toute chose vague, ou imprécise, dans sa perception comme dans sa définition, n’est rien d’autre qu’une chose potentiellement dangereuse, en plus d’être une porte largement ouverte à toutes les hypocrisies…

 

[5]. Justice is truth in action (Benjamin DISRAELI).

 

[6]. Réflexion tirée d’un personnage de Samuel BECKETT, et dont la version originale se décline comme suit: Go on failing, go on. Only next time, try to fail better

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